La tempête agitait les axes en tout sens. Racines tremblantes, terre secouée, violences bestiales, la vie abandonnait ses êtres. Le chaos devenait légion et le désordre, la raison.
Voiles, lumières, ondes, bruits, tous perdus dans une harmonie défectueuse. La valse à l’envers des éléments battait son plein. La conscience du déclin arrogeait l’espoir et la foi.
Pourtant, l’Homme avait planté ses pieds solidement dans les pavés. Face à cette tourmente, il observait la fin, la chute des choses avec une sérénité éreintée. Lui, il n’avait jamais eu qu’une chaise et une porte pour seules possessions. Le monde était né, avait vécu et mourrait devant lui, devant son pas de porte, devant lui, assis sur sa chaise, vieux socle de bois érodé.
Femmes hurlantes, enfants volants, vieillards avariés, cyclones joueurs. Dans la houle, les chiens errants reprenaient leurs droits, libérés de toute crainte des hommes, rongeant leurs queues avec leurs crocs insatiables.
La sombre histoire prenait fin ici, l’armée des corps soumis reprenait vie. Le ciel baisait la terre, les mers inondaient, de leurs noirs fonds, les trottoirs des villes édifiantes.
L’Homme, adossé contre sa porte, sentait les vents chahuter sur son visage meurtri. Il contempla sa porte, jamais ouverte, jamais fermée non plus, juste une porte qu’il n’avait pas osé ouvrir. Celle qui avait autorisé l’errance de ses transes, le vagabondage de ses fantasmes, cette porte avec vue sur sa porte, dotée d’un verrou irréel, cadenassant pourtant ses illusions. Il caressa la poignée froide et posa sa joue contre le chambranle.
Le Monde mourrait. L’Homme choisit alors de passer sa main à travers le noble matériau, sa main fondatrice et coupable, sa paume de forgeron et de juge la première.
Ainsi, ce fut la soie, les moires, la tiédeur, la moiteur.
Les vents assourdissaient ses sens, le vide engloutissait le tout mais la porte ne céda pas. Il persista, n’ayant déjà rien à perdre, même sa vie qui ne lui appartenait plus.
La main de l’Homme se trouva enfin à l’abri, posée à peine sur une matière lénifiante.
Alors, il perçut des souvenirs, il se rappela un passé ignoré, délaissé, rescapé de la vitesse du Monde, naufragé des décadences grossières, puis l’image de la femme, de la Terre… l’origine féconde, la prospérité du début, l’humilité du simple.
L’Homme enfonça son bras encore plus loin, écorchant ses paupières contre les échardes. Il sentit la dureté d’une écorce d’arbre, puis la rondeur d’une racine et l’humidité d’une terre généreuse. Son visage était à présent de l’autre côté de la porte, il lutta encore pour disparaître du monde cinglant et bourdonnant. Il glissa péniblement hors du trou de la porte et se retrouva éjecté, nu, froid, éreinté sur un lit de paille éparse, couverte de sang séché.
Autour de lui, quelques montagnes, d’autres arbres et une légèreté sensible des matins premiers.
L’homme, qui fût autrefois si pressé, asphyxié, gonfla son poitrail et esquissa un sourire malingre mais ouvert. Il immobilisa son regard vers le haut, posa ses mains contre un nuage, puis peu à peu, étendit sa jambe et fit son premier pas. Il se reposa ensuite sur un rocher, contemplant un horizon intact. Tout pouvait enfin commencer. Le sommeil envahissait déjà l’espace et il sut que là, les choses suivraient leur propre cours.
(Illustration Dave McKean)
(Hommes concernés: mon homme, mon père, mon grand-père dans le désordre d’apparition)
(troisième post aujourd’hui, je sais, ce n’est pas conseillé, mais adressez vous à mon inspiration, elle me défend contre tout, même le vide!)


ce texte est sublimissime, à quand le bouquin!
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