Cinq jours de solitude…

Au bout de cinq jours de solitude, la femme avait cessé d’attendre, les jambes meurtries par les pieds de la chaise en bois, le visage empaillé par la peur, les yeux voilés de lassitude, les mains asséchées de tension. L’homme ne reviendrait pas, l’absence la persuadait peu à peu. Les nerfs, fleurs de peau, les veinules sanguinolentes, la femme finit par tomber de sa chaise, sans vie ou presque.

 

Elle contempla les rainures du parquet ciré, souffla maladroitement sur quelques miettes de cheveux morts.

 

Un souvenir l’assaillit, ses épaules, fortes et enivrantes, son poitrail d’étalon qu’elle labourait autrefois de ses effleurements intempestifs. Il chevauchait les draps, entouré de rires forts et de mots doux. Il la bardait de sacs de confiance. Ses épaules. Ses épaules. Juste encore une fois…

 

Ce matin, le jour s’est levé pour rien, l’espoir s’est pendu au plafond, se balançant au bout d’une corde à nœuds.

 

Le combat contre elle-même pouvait commencer, elle devrait lutter contre la carence, elle le savait, elle n’hésiterait pas à emmurer son manque dans du barbelé. Tireuse d’élite de l’attente, elle allait arracher toute pensée funambule, éradiquer toute tentative d’équilibrisme joyeux.

Fini la position de chienne de garde, assise sur le carrelage froid, attendant l’hypothétique reconnaissance du mâle dominant, fini l’urine timide ruisselant sur ses cuisses à l’ouverture de la porte d’entrée, fini enfin, les sentiments cravachés, l’amour martinet et les masques du carnaval des animaux.

 

La faiblesse de ses membres, collés au sol, empêcha le tressaillement de colère d’envahir son corps. Elle comptabilisa les franges de la nappe du salon, tissu trop rose pour être honnête.

Où sont les mouettes quand on a besoin de mer ?  Où se faufile le sable quand on recherche l’horizon ? Où est l’homme quand on veut se sentir femme ?

 

Sa carcasse désossée sur un bout de terre aride, la femme se répandit sur les carreaux de faïence de la cuisine et chercha les guirlandes de Noël, la carte postale des enfants, le calendrier, le bouquet de fleurs séchées de la Saint-Valentin… Rien que des illusions, rien que le bruit de l’insuffisance, le souffle de la vérité par omission. Le tabouret de bar prônait fièrement devant elle, son trône de reine trisomique, elle replia ses jambes sous elle, apeurée et se mit à embrasser ses mains, ses mains creuses, couturées de nerfs trop rigides.

 

Petite poupée de papier mâché est dans la cave, les murs brûlés la cuirassent, son cœur calciné bat difficilement. Elle voudrait tant être une bulle d’hélium, sortir comme une grande, rebondir sur la couche d’ozone, colorier son sang du rouge coquelicot, ce rouge qui énerve, qui palpite dans les artères, celui qui ne stagne que quand il sèche.

 

L’énergie déchue du temps passé l’emplit de terreur, attendre encore serait dépérir, espérer encore serait mourir. Elle allait croquer son dessein de dents blanchies par une détermination carnivore. La femme serait une louve pour l’homme.

 

Alors, la femme leva une paupière irritée par le sel, entraperçut le dehors, un ailleurs qu’elle pénétrerait bientôt de son être entier, recouvert d’un amour si beau que la barbarie de l’homme serait oubliée.

 

(Illustration: RELIEF d’Eddy Stevens)

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