L’Aquarium, quel nom pertinent. L’Aquarium, café tabac brasserie, entre gare et mairie. L’Aquarium, c’était le café de mes grands-parents, niché dans cette ville dortoir entre deux cités en feu. Les hommes et les femmes y ont bu comme des trous de mémoire. L’égalité des sexes était de rigueur depuis toujours. Ce club des alcooliques notoires ne refusait personne, à part quelques têtes de turcs algériennes ou gitanes, parce que c’était un établissement « respectable ».
L’Aquarium a été mon aire de jeux, ma cour de récréation mais surtout un enfer sur mes frêles épaules d’enfant. Petite fille des patrons, j’étais connue de tout le quartier. Ma famille d’adoption se composait de vieux poivrots, d’orphelins du bonheur, de pupilles de la ration, de dépressifs chroniques, de solitaires en course contre la montre autour du quartier et de frustrés sexuels. Les habitués, les piliers de bar avaient tous les dents et les doigts jaunis. Leurs visages étaient entreposés dans ce hangar trop chauffé, faciès oubliés, tels les bouteilles vide de présentation sur l’étagère au dessus du comptoir.
Cette armée de coriaces, ce bataillon d’impuissants, je les connaissais par coeur, les étudiais et les haïssais.
Chaque soir, en rentrant de l’école, j’empruntais un chemin différent dans ce labyrinthe humain, à gauche de l’éboueur divorcé et maniaque, derrière la femme « crevette rose petit gabarit », à droite du vieil homme à la canne à tête de serpent, laquelle mordit plus de cent chevilles. Les acolytes des vous-mettrez-ça-sur-mon-compte, les adeptes du dernier-verre-et-on-s’en-va » étaient mes monstres des placards. Ils tentaient sans cesse de m’embrasser, de me coller sur leurs genoux poisseux, ils pinçaient mes joues, crachant que j’avais encore grandi depuis la veille. Souvent je courrais sans me retourner, parfois je traînais les pieds en priant qu’ils ne me remarquent pas.
Après la terrasse aux sièges en skaï, le bar plongeoir, venait ce long couloir de frigos, toujours trop long, toujours trop sombre. Les immenses poignées métalliques ouvraient leurs bouches dévorantes sur des terrines de gibier et des casseroles de mets dégoûtants.
Mon seul véritable compagnon de jeu, mon frère de sang, à la vie, à la mort, c’était l’escalier. Il était tordu, en escargot colimaçon et montait de la cuisine aux appartements.
L’escalier coquille me protégeait, il était mon grand frère, mon lange gardien.
A travers les barreaux de fer forgé recouverts de paille stressée, j’observais et scrutais. Les humains rangés derrière le comptoir de stuc noir couvert de forniqua orange, ressemblaient à un troupeau de mouton, gardé par ma grand-mère, matrone au tablier bouclier et la parole rassembleuse. Dans mon escalier, je choisissais une marche différente à chaque fois pour changer la routine.
Du haut de ces marches, j’ai longtemps contemplé les faux semblants de la solidarité, les mains baladeuses et racoleuses des pères de famille propres sur eux, les trompe-l’œil de l’avenir prometteur. J’ai vu les activités du peuple qui boit pour oublier, du monde qui s’oublie pour boire. Les larmes imbibées de Ricard coulaient le long des tabourets, noyant l’espoir dans une rivière de marbre.
Aujourd’hui, mon escalier ne me manque plus, il m’a menti, il ne m’a jamais protégée de ces tableaux décolorés, il n’a jamais pu filtrer les images. Alors ces images reviennent, transforment celles des livres pour enfants que je n’ai pas assez lus et maltraitent mes rêves de gosses… Il était une fois une princesse qui s’était faite violer, le prince était au chômage, le roi, un vieil alcoolique menteur et la reine était morte… mais ils eurent beaucoup d’enfants.
(photo de Marco Evaristti: Near Death Experiment)


ton style est vraiment inique ;~)
à chaque fois je reste ébahis, franchement, tu l’as méritée ta consécration …
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sont quelquefois glissant, malheureusement …
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les poissons humains respirent sans fin….
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