En-vie de nature

Ce texte a été écrit sous l’extase naturelle, il y a aujourd’hui assez longtemps, dans un élan de campagne, d’omniprésence simple, texte dédié aux hommes du début… écrit avec amour et (com-)passion, écrit doucement sous la toile lactée et aujourd’hui, sous l’emprise du froid et du sommeil, j’ai envie de revivre cet instant:

 

Le dernier Nuage.

 

 

Et les moutons paissent.

 

Les nuages circulent en masses, épaisses et paisibles. La rosée du soir caresse la prairie. Le happeau du vieux berger retentit. Les têtes du troupeau se relèvent de leur mécanique mastication, les porte mohair se mettent insensiblement en mouvement. L’herbe à peine foulée s’incline devant les sabots de laine. Les cailloux roulent de plaisir en s’entrechoquant, créant quelques petites étincelles, lesquelles s’attachent aux pieds des feu follets.

 

La fraîcheur s’étend près de l’obscurité. Les ombres des arbres s’étirent. Le silence sombre se réveille.

Des loirs entonnent pourtant la sérénade, une chouette chevêche valse avec une chauve-souris.

Le vieux berger observe sereinement, il compte et rassemble. D’un geste précis et d’un petit coup de sifflet entre ses vieilles dents jaunies par la chique, il montre à Lalou, la chienne bergère qu’un petit s’échappe. En quelques pas de course élancée, accompagnés d’un aboiement sévère, Lalou ramène l’égaré.

 

Le vieux berger a quelques nuits d’avance dans les prunelles. Il reconnaît la bosse du passage vers le ru, le traître trou près du puits abandonné, et les racines insolentes du chemin des Terres Rouges.

Souvent, le vieux berger s’assied pendant la retraite du troupeau et conte une histoire d’hommes aux rochers. Ceux-ci transpirent alors de rosée en l’écoutant. Le vieux berger a même séduit quelques musaraignes, en a même, un jour, pincé pour un lucane cuirassé. Il se dit papillon dans un monde éphémère, cloué sur la vitrine de la Nature, cruelle, belle.

La lumière de ses beaux jours transperce les yeux usés du vieux berger, parfois, il attrape le tournis en dansant avec les personnages de la forêt.

 

Ce soir encore, le berger prend le temps au temps. Il se perche sur la roche la plus élevée avant l’orée du bois, s’alite dans la mousse, pose ses deux mains sur son torse et écoute l’univers. Il hume le vert, écoute les sources vierges, devine les nappes phréatiques enfler, il effleure le vent insolent, sourit au passage d’une buse affamée.

 

Et les souvenirs l’inondent.

 

Entre deux diastoles, il se rappelle Marion, il l’a tant aimé. Depuis sa mort, personne n’est jamais venu réchauffé l’alcôve conjugale pendant le mois des Saints de Glace. Aussi, il se souvient de Jean, son fils fort et franc, avec lequel il allait encorder les stères de bois. Jean, ses cheveux blonds sous sa casquette militaire, lui avait dit « je reviens » sur le quai de la gare, et il a creusé sa vie dans une tranchée. Le télégramme du Ministère de la Guerre a fini par se coller contre la photo de Marion, tous deux coincés dans le portefeuille en peau de vache du vieux berger. Ce portefeuille qui n’a pas vu de papier monnaie depuis des décennies.

 

Le berger regarde ses mains, témoins des saisons, victimes des moissons. Il se remémore le lilas près de la fontaine des soupirs, le chèvrefeuille des draps, la lavande des armoires, il la revoit, Marion, sous les lampions. Lui, respirant la bouche coquelicot de cette belle et elle, jouant avec la corde de la ceinture de son pantalon.

 

Le vieux
berger présente sa tête contre le ventre de Lalou, compagne canine, sauvage et amoureuse. Sa robe tricolore aux teintes de feu réchauffe le cou du berger ; la chienne bergère lèche les mains fatiguées de son maître ; les rhumatismes s’endorment sous la tendresse. Le vieux berger s’enfonce de plus en plus dans la roche. Symbiose de l’animal contre le minéral. Le troupeau des moutons forme une couronne de coton autour du berger, seuls quelques petits cabriolent autour des plus vieux ou des plus déformés.

Une nouvelle génération de papillons se mêlent aux étoiles, le vieux berger goûte soudain à la chaleur, la force. Il distingue encore Lalou, quelques moutons, son bâton posé contre l’arbre voisin. Il est lui, juste seul, au chaud, au creux de tout.

 

Et les éléments murmurent.

 

Le soleil rougit de lâcheté et se sauve derrière les deux collines. Lalou expire. La nuit ponctue le ciel de pointes de destin et un nuage rattrape sa colonie. Le nuage scrute le vieux berger. Pour un instant, l’un guette l’autre. L’autre semble provoquer l’un.

« On fait la course ? »

 

L’ombre dévore la traîne du nuage, alors celui-ci crache un coup de tonnerre. Le nuage se réfugie derrière les collines en saluant le vieux berger d’un œil circonspect.

Le vieux berger croit tout comprendre. Il veut le convoyer, traquer la liberté céleste, arriver en haut pour voir le Grand une fois seulement. Le vieux berger ne regrette rien, efface toutes les poussières de craie sur le tableau noir rayé. Comme Marion en un autre temps, ce nuage le fait succomber en un regard. Il ferme ses yeux courbatus. Une étoile file. Le vieux berger est tombé d’amour pour ce dernier nuage.

 

Et les choses s’endorment. »

 

© Milady Renoir

 

(illustration de Ellen Kooi: « Velserborek brug »)

2 commentaires

  1. Puis-je vous faire une petite remarque Milady…ce serait un plaisir de vous lire…si un rien plus grand c’était écrit..
    Je dis ça, je dis rien…mais je vous le dis quand-même…
    Et puis…bonne journée, déjeuner, dodo, souper…puisque ça se fait 🙂

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