John Fante, sors de ce corps…

Déjà la nuit dans la soirée. Déjà le soir dans l’ombre. Les images se cognent contre mon front livide. Les brochettes de blondes fardées empalées sur les tubes d’acier cuisent dans ce four. Et les porcs aux prunelles macabres qui me servent de comparses, de collègues de beuverie, ces compagnons de solitude, ils rient plus fort qu’ils ne pensent, prenant leur pied comme ils prennent le temps de mourir. Le maton face au juge, le flic face au dealer, les mains trinquent, les mains traquent.

Tous des anges déchus… sûrement, étalant leurs sexes protubérants, gras, couverts de peaux. Les femelles exhibent leur décrépitude, cachant leurs ventres percés d’enfants élevés aux granulés mais collant leurs vagins distors contre les figures des sangliers lubriques.

Les rythmes saccadés entraînent chacun dans une lasse lascivité, celle qui n’attend que le mauvais jour pour s’estomper, celle là, dehors… un peu plus haut qu’ici… celle qui se fondra dans l’épaisse brume qui court dans ce trou du cul du monde. Je cherche la ligne droite.

 

Le verre carré collé à ma paume, j’agite mon coude, réglé sur la seule force de spasmes éthyliques. Cette lucidité, qui persiste à m’accrocher à la vie, prend des airs de muse indolente… je l’apprivoise et la rejette, je la fais jouir puis la frappe violemment. Elle me rit au nez, la lucidité.

Le malt fondu dans mes artères ne réchauffe que les os qui ne craquent plus assez… Mon âme,  aussi gelée que ce lac blafard, est instable, une vraie pute impertinente qui lance les dés de mon putain de destin à tracer. Je cherche la ligne droite.

 

Devant eux, je prends des airs assurés, lointains, discrets, mais je ne suis que leur pâle reflet, qu’une seule teinte du gris qui habite leurs faciès radioactifs.

Je suffoque à ma propre haleine, oppressé de mes gaz, l’air vicié ne guérit jamais personne. Je suis assis plutôt que debout, comme tous les autres. À peine levé, mon poing juge, sculpté dans la ouate jaune, imbibé d’huile solaire périmée, frappe la société qui m’assiste, qui m’a créé, qui me nourrit, encore aujourd’hui. Je suis au milieu de mes frères, gisant dans le même trou, occupant une place d choix pour les morts, une place de chien pour les vivants. Je cherche la ligne droite.

 

Je ne possède qu’un bien de consommation éphémère, patriotique, mon indice de popularité se résigne au trottoir d’en face, se cache dans les tranchées de boue de cette ville transparente. Je ne suis qu’un parmi eux… Ce red-neck velu, ce barbu obèse, ce cow-boy illettré… tous pensent exactement la même chose que moi, au même instant. La vie télécommandée ne les satisfait que dans des draps troués, dans des bras noués, quand ils éjaculent dans la bouche d’une plus faible. Je cherche la ligne droite.

 

Encore un dernier et je ferme les yeux.

Encore un dernier… Je ferme les yeux.

 

© Milady Renoir

 

(art by Elliot Erwitt)