Je mets ma langue dans ma gorge pour pas que la salive me noie, quand ma bouche s’inonde, je respire mal, je tousse pour faire passer le glaire dans ma glotte, mais le tuyau brûle, je crie pardon à maman, je roule sur mes flancs, j’enfonce le tabouret dans la baignoire, pas vu, pas pris le miroir, pas cassé le bol, mes gencives mordent ma langue, je veux pas grincer, tape moi, tape moi, tape sur mon nez mais j’ai dit pardon à papa, pour tirer sur mon ventre, j’ai arrêté de rire, il y a longtemps que je ne fais plus haha avec mes poumons, je dis pardon à docteur, mes mains ont froid, mes mains suent de froid, je les essuie sur mes cheveux, ça lisse les mèches, maman tu m’aimes ? papa, ça donne du bon dans mon ventre quand je touche ma bouche, quand je me touche partout, je dis pardon à lili, j’ai touché ses petits seins, ses seins ronds, je cache mes choses, il faut cacher, c’est interdit de montrer, je dis pardon, j’ai dit pardon, je le ferais plus, juré, craché, craché, non, je ne crache pas, interdit de cracher, je le ferais plus mais je l’ai encore fait, je le fais tout le temps dans ma tête, je ne sais pas écouter papa, je dis pardon à docteur, j’ai les coudes sur mes oreilles, pour cacher le bruit qui glisse dans ma tête, je cache tout à l’intérieur, dans les caves, les greniers, les coins, j’enfonce le bruit avec ma peur dans mon cœur, je tape contre ma tête pour que ça rentre, je frappe mon ventre pour que rien ne sorte, et je dis pardon, j’arrête mais après je recommence, souvent, je ferme les yeux pour que les choses interdites ne s’échappent pas, quand y en a une qui s’enfuit dans ma morve, dans ma salive, des fois, ça arrive, je ravale tout, je lèche mes mains, mon torchon, la table de la cuisine pour que maman ne voit rien sinon je dois encore dire pardon, et tous les pardons que je leur dis, le soir, je les crache, derrière leurs dos, derrière ma tête, je me penche en arrière, je fais le pont, lili sait faire le poirier, moi, je sais faire le pont, je cale mes bras autour de mes chevilles, je crache les pardons pour qu’ils restent derrière moi, qu’ils coulent dans le plancher, je crache loin, j’ai gagné, je cours dans la chambre pour qu’ils ne reviennent pas, comme les choses interdites, je les crache et quand je ne respire plus, je me frappe sans pleurer, sinon, je dois dire pardon, mon ventre se gonfle quand je dis pardon, il gonfle à cause de toutes ces choses interdites dont personne ne veut, je peux pas partager ces choses avec personne, quand je vide mon ventre aux toilettes, je regarde ces choses interdites rouler dans l’eau, je crie adieu très fort pour que les choses ne remontent pas, car sinon, je les ravale, parce que je ne dois rien laisser dans mon assiette, tout doit être comme papa dit, maman, quelquefois, elle caresse mon ventre, elle tapote, elle pianote, elle sourit et me dit mon p’tit cochon rose, je souris dans mes yeux, je lui dis pardon maman, elle me sourit mon chéri, tous mes pardons se transforment en mots gentils, maman douce, très douce, mon ventre rose, il gonfle quand maman me dit souris, les choses interdites remplissent mon ventre, et mes jambes tremblent, mes mains se tordent autour des seins de maman, qui ne sourit pas, je me frappe dedans, je donne des poings dehors, maman me jette des mains froides dans les yeux, je dis à mon ventre d’arrêter, c’est lui maman, il gonfle, grossit, il veut exploser alors je ne respire plus, j’arrête pour qu’il arrête, je crie pardon docteur, je mets mon pyjama, je me couche, je me cache, je respire dans les draps, je bloque mes dents sur la laine, je dois pas grincer, je dis pardon maman, papa, je veux dormir mais mon ventre, tout gonflé, tout raide, il grossit, la peau tendue, pardon petit jésus, mon ventre rose vrille, il est jaune, il devient noir… les choses interdites veulent sortir, je dis pardon à mon ventre, je dis arrête, pas touché, pas pris le couteau, je veux que les choses dedans cessent de gonfler, je dis pardon à moi, je dis pardon, pas cassé, pas cassé…
© Milady Renoir

