Antonin Artaud & Marie Clément (Xtrait de lafemelledurequin)

Ecce Mômo

« Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture
dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre
et d’avoir faim, que d’extraire de ce que l’on appelle la culture,
des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim.
»

Le Théâtre et son Double, Antonin Artaud

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Lui – « Je suis celui qui connaît les recoins de la perte. »

moi – Encore toi, hein ? Pourrais pas changer de ritournelle ? C’est toujours de la même manière que tu t’imposes, que tu m’investis. Après, tu vas encore parler de parasite. T’es bien placé, va. Fallait vraiment que tu reviennes ? Maintenant ?

Lui – « Je m’étais imaginé vous retenir sinon par le précieux de mes vers du moins par la rareté de certains phénomènes d’ordre intellectuel… »

moi – Évidemment ! Et puis en plus, tu te paies ma tête. Comme si c’était toi qui avais besoin d’aide ! Ce n’est pas parce que tu parles de ta voix des années vingt, quand tu étais encore faible, que je suis dupe, tu le caches mal, ton sarcasme. Je sais bien que c’est toi qui me retiens. Allez, je m’assois, j’écoute.

Lui – « … il y a donc un quelque chose qui détruit ma pensée… »

moi – Tu sais comment te vriller un passage dans ma propre incompétence…

Lui – « … un quelque chose de furtif… »

moi – … et de lancinant entre toi et moi.

Lui – « Vous connaissez la subtilité, la fragilité de l’esprit ? »

moi – Comment lui répondre ? Bien sûr que non. Je ne suis jamais allée aussi loin. En ai jamais eu que l’appréhension, cette face de Méduse devant moi. Pas de connaissance. Jamais eu quelque chose à penser qui dépasse ma petite tête. Juste senti le plus rien à penser, l’épuisement.

Lui – « Une fatigue de commencement du monde, la sensation de son corps à porter, un sentiment de fragilité incroyable, et qui devient une brisante douleur… »

moi – Non ! Jamais allée jusque là.

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Lui – « Qu’est-ce que nous foutons là ?
Qui nous maintient ici ?
Pourquoi ne peut-on pas s’en aller ?
Qui nous a foutus jusqu’ici cette inamovible conscience d’une vie qui ne cadre pas avec les hostilités de notre corps ? »

moi – J’ai bien fait de les ouvrir, tes Cahiers de Rodez, tu y es plus virulent. Déjà la fragilité est moindre.
Pourtant, cette voix me cracherait à la figure si elle voyait où je l’ai foutue, dans le cadre de ma petite vie, dans ma petite bibliothèque. C’est l’aimer bien mal, Artaud. Quelque chose comme le baiser de Judas, histoire de lui rappeler que la société a toujours pris bien soin de lui trouver une place d’où il ne s’échappera pas.

Lui – « J’ai été victime d’un crime social où tout le monde peu ou prou a trempé le doigt, ou, mettons, le cil d’une paupière… »

moi – Laisse-moi fermer la mienne, pour que je puisse te lire. C’est pénible, cette mauvaise conscience que tu donnes comme tu donnerais la petite vérole. Pourquoi l’homme te répugne-t-il tant ?

Lui – « Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, (…) je pense à leurs besognes précises, et à ce grincement d’automate que rend à tous vents leur esprit,
– sont des cochons. »

moi – … des cochons repus. Oui, je me souviens : la faim ; toujours l’avoir au ventre. Un ventre qui deviendrait fécond d’être rongé de l’intérieur. La tête, nourrir la tête, pour prendre corps dans son propre ventre…

Lui – « Je ne sépare pas ma pensée de ma vie. »

moi – Je sais, au point de dire ne jamais être né. Comment tu as fait ? Pourquoi refuser ainsi de surgir un jour d’un homme et d’une femme? Que cherchais-tu, hurlant ?

Lui – « Un moyen de me reconquérir violemment, de faire brutalement irruption dans mon être, de devancer l’avance incertaine de Dieu. »

moi – Cette avance que Dieu a sur toi qui n’est que créature, oui. Et «incertaine», pourquoi déjà ? Ce serait donc ça, la «maladresse sexuelle de Dieu». Dieu a mal créé notre univers, il faut lui voler le droit de mettre au monde. Retrouver une liberté, se délivrer de son emprise. C’est bien cela, tu te…

Lui – « Je me délivre de ce conditionnement de mes organes si mal ajustés avec mon moi, et la vie n’est plus pour moi un hasard absurde où je pense ce que l’on me donne à penser. »

moi – C’est là qu’il devient difficile de te suivre. C’est là qu’on accepte de te suivre, ou pas.
Lui – « Les enfants ont raison d’étrangler leur mère qui ne leur a pas demandé la permission de les faire venir là. »

moi – À moins qu’ils ne s’étranglent eux-mêmes avec le cordon. Je sens la rage qui te prend, quand on veut t’arracher à l’Ombilic des Limbes et te replonger dans le liquide amiotique.

Lui – « Je crucifierai le Père-Mère pour lui apprendre à faire un os sans mon ordre… »

moi – … un os, s’il n’y avait que cela… Mais c’est le mou, l’organe, le membre tuméfié qui se croit maître, le trou visqueux qui se prend pour une matrice, que tu exècres. Tout ce qui existe sous ordre de Dieu.

Lui – « C’est toi l’Iscariote, Dieu, et je délivrerai Judas et te pendrai à sa place. »

moi – Nous y voilà !

© Marie Clément

(Art by Arnoud Bakker)