Army Child

Le ballon décolle ses auréoles sur le gazon humide. Chaque pétale coloré du ballon vacille dans le froid. L’enfant ne l’aperçoit pas. C’est un ballon rond, avec une circonférence décorée de rugosités temporelles. Mais la géométrie, les mathématiques et la recherche de la perfection ne sont pas les affaires de l’enfant. Il erre depuis déjà des mois. Sur son chemin, des renards fébriles, des pigeons morts et des adultes gris. Depuis qu’il est arrivé sur ce terrain flou, il n’a pas reçu de poignées de mains, ni de regards. La photo d’une maman effacée contre son pouls, il aimerait dormir, enfin calme et bercé. Ni la lune, ni le soleil ne lui récitent de contes. Il se perche sur un des bancs et contemple la ville. C’est un enfant perdu. Ses jambes tremblotent, le ballon roule jusqu’à lui. Il ne le voit pas. Il se souvient de boîtes chaudes, de coton souillé, de sang de nez, mais d’elle ou d’autres, il ne récapitule que les absences. L’enfant est trop grand pour son anorak rouge. Les manches laissent échapper ses mains, c’est demain qu’il devra les retrouver. Un néon frissonne dans le lointain. L’enfant crie. Il tend son doigt vers la lueur mais n’avance pas. Quand il pose son pied devant la chaussure, le sol recule. Le vertige apprivoise l’action, et l’enfant tombe. Le vent titille le ballon. La marelle gît entre ciel et terre mais les cailloux sont morts. Un chant au micro commence, comme tous les jours à cette heure-ci. L’enfant connaît la parole par cœur. Il se relève promptement et récite en murmure et en rythme la marche des notes. Alors, c’est une armée d’autres enfants qui piétinent la neige avec lui, cent mille soldats tels des hannetons en route vers la mie partent au combat. L’enfant compte ses acolytes avec ses yeux fermés, il n’est pas seul. A la fin du son, ses paupières se détachent. Ils ont disparu. Il cherche les traces. Une goutte de sel tombe au milieu de ses pieds. La neige réclame le gel, puis laisse apparaître le noir. L’enfant pose ses mains contre ses oreilles, range son fusil microscopique dans sa poche droite, à côté de la châtaigne déconfite. Le ballon touche sa cheville. L’enfant tire dedans de toutes ses forces. L’élastique se tend jusqu’au bout du terrain, puis ramène le ballon, décontenancé. L’enfant se met à pleurer, mais chaque onde translucide gèle sur sa joue. Il retombe sur ses genoux. Il va attendre la prochaine lueur, la prochaine musique avant de repartir encore.

 

Art by mae fatto (no link today, my love has gone away… lalala…)