Variation d’un truc

Dedans, dehors aussi, les choses qui m’empêchent de comprendre, les choses qui me font haleter, les choses noires, les choses translucides, les choses aveuglantes, là, juste partout, qui se déplacent, qui vibrent, qui puent, qui avalent, qui saoulent, qui gisent, qui succombent, qui renaissent.

Je ne les vois pas, je les sens, elles sont là, puis disparaissent pour tromper, leurrer, alors elles reviennent, plus fort, de plus loin, du haut de l’escalier, d’en bas, de la cave, du cul, du crâne.

Chaque marche empeste leurs traces. Elles courent le long de ma nuque, puis crient dans mes tympans, elles sont là, entourant mes membres, décelant la faille, le trou, le clou… elles rient partout où je ne les veux pas, y a que moi qui les connais, que moi qui les ai adoptées. Personne n’en veut, évidemment, personne ne les achètera, ne les volera, elles sont là, les choses, juste pour moi, un cadeau vide sous un arbre sec… petites choses sempiternelles, jouissant à ma place, bien faire serait les justifier… je cherche à les piéger, je chute, elles me poussent, me tirent les pieds dans mes collets, hop, une dans un cheveu, l’autre dans un regard… je me dis qu’elles ne m’auront pas, qu’elles vont changer de support… que d’être vide, je pourrais rester seule… mais elles ont déjà bien entamé la croûte… elles grésillent dans les pores, se pourlèchent les antres… la boîte à diable rebondit sans cesse, papiers, plastiques, métaux, elles résonnent, leurs bruits crépitent… je ne devrais plus les craindre, ces choses ne sont que choses inertes, ce sont mes voix qui les allument mais elles m’imitent, d’un mimétisme automatique, percutant, sibyllin… il ne me reste plus qu’à feinter, les ignorer le plus possible, les choses… comme ça, décidées de ne trouver chez moi qu’un souffle froid, elles me quitteront, me rendront fine et sommaire, abrégée et primale… comme un roseau sans étendard… mais les fourbes m’entendent, là, juste là, elles se cachent derrière moi et me chopent dans le préau, enfoncent des élastiques dans ma gorge, fondent mes chevilles dans les fours gelés… je devrais m’escamoter, jamais plus cogiter… rester dans la chambre rouge, faire des modèles de couloirs, nager dans l’aphasie et diviser les cubes… ces choses guettent… je sais mieux que vous…

 

Art by Roman Opalka