extrait de leçons d’un ami qui se veut du bien (finalement)

Robyn Cumming in place photosC’est mort.

1e leçon : Tu ne peux espérer une relation paisible, confiante et sincère avec une jeune fille qui tient de Frieda Kahlo et Lydia Lunch, qui entretient des rapports ambigus avec ses ex, qui a besoin de rendre tout le monde responsable de ses problèmes psychologiques, et toi-même en première ligne, et qui en outre a le toupet d’être pourvue d’un sens de l’humour littéralement ravageur. 

[Ce n’est même pas ce que tu veux, tu veux tripoter la grâce et t’en sortir peinard à gloser dans le fumoir, ou le café de Flore, la carte postale, Breton-Nadja sans sa rigueur, à Breton, et délaissé par sa folie, Nadja, ça n’est pas drôle la folie tu sais, c’est dangereux de se faire du mal tu sais, ce ne sont pas tes quinze cahiers remplis à ras bord, même les marges, ce sont des gens qui se minent et s’engloutissent et se violent et se tuent que tu regardes là. Un génie de la vie, un coeur pur, l’éloge de Marcel Proust, l’écrivain, à cinq heures du matin, bourrée, les yeux brillants d’amour, pas de gentil goût argumenté à coups de formules, comment dit-on, pertinentes, les yeux bourrés d’amour vrai pour Marcel Proust, l’écrivain. Tu me réveillais et j’entrais dans tes yeux fous et tu me donnais de la beauté. Génie, coeur pur, aimer, ces mots nouveaux – ça fait si mal de voir que je n’ai jamais rien su, pas même les mots, pas même ce que je porte en bandoulière, mes mots à moi de l’écriveur qui sait écrire, tu parles, pas en bandoulière, en banane comme le touriste que je suis,  touriste de la vie, de tes vertiges, de la violence de ta douleur, je n’ai jamais pu y mettre les pieds ni le coeur, et je répète ce mot nouveau, coeur, comme dans un extrait d’un piètre roman, godiche, poilu, d’un piètre roman, mais qui ne s’est pas fait, mais qui s’est loupé comme on dit d’un tenté du suicide, comme d’un touriste de ta vie. Tu te serais moqué et tu aurais dit ce truc incroyablement drôle, mais vraiment, à vous prendre, à ne pas vous lâcher,  à vous faire encore rire et gonfler de rire des journées entières, des journées pourries de vaguement je bosse et vaguement je glande mais on s’en fout, gonflées de ton souffle à toi, avec ton air malicieux, opaque au fond d’être si proches, opaque au fond et le trouble de tes eaux, misère de la médiocrité de mes mots surexposés à ta beauté, plein la gueule pour pas un rond, de la confiture aux cochons – on aurait encore tellement rigolé. Vécu ma vie par procuration, l’expression plate, parce que je n’ai le génie de rien, mais je ne demandais qu’à renouveller cette procuration, tant je ne voulais qu’assister au génie, frôler la grâce, m’en imprégner sans pouvoir l’absorber, toute la lumière que vous avez, mes fous, mes coeurs purs, vous me manquez tant, vous me manquez tellement en dedans.] 

2e leçon : Tu es voué à ne plus être entendu que comme un donneur de leçons aigri, utilisant l’expression écrite* à la seule fin de régler ses comptes avec la gent féminine – et ce, pour un certain temps.  

[Je veux bien qu’on change. La routine des larmes. L’usure du chagrin. Tout cela est d’un rose à vous rendre malade. Rose, noir, rouge. Je sais que ça ne dépend pas que de toi, mais essaie d’infléchir ça. C’est juste fatiguant. C’est cette fatigue-là qui est venue à bout de vous. Ce qu’il t’arrivait de souhaiter très fort, qu’on en vienne à bout de ce sac de noeuds, dis, tu veux changer, tu peux me prendre en levrette s’il te plaît ? Je veux bien changer. Parce que ton génie au coeur pur était aussi une pimbêche arrogante et capricieuse, même pas très belle. Son visage était plutôt disgracieux, à cause de la bouche déformée, ses dents pourries, elle n’aimait pas son corps et le faisait parfois savoir à la cantonnade de gens saouls qu’elle avait ramené chez elle, comme elle faisait souvent, en racontant son mal aux cuisses et ses mycoses, d’une façon que n’importe qui de pas amoureux aurait seulement trouvée vulgaire et dégoûtante. Tu en rajoutes à peine (toujours ça que les larmes n’auront pas),  mais c’est vrai qu’elle n’était pas belle. Ce n’est pas une basse vengeance, c’est un problème de construction du récit, ça me paraissait important qu’à un moment du récit le lecteur sache que la destinataire de l’élégie est un boudin, un boudin qui se venge de tout ce qui l’a enlaidie en transformant vos yeux de l’intérieur. Par la force de son coeur pur et tout le reste, oui. Amen. Admettons que les larmes sont passées, ont nettoyé tes yeux. Il reste un grand crétin pleurnichard et la pimbêche rassasiée. L’allumeuse qui, ne serait-ce que pour entériner le fait que tu n’existes plus pour elle, mais surtout, parce que ça fait du bien , parce qu’elle le fait bien, s’est sans doute dès vendredi trouvé une queue à se mettre en elle. Un type bourré qui comme moi se dit « je n’ai rien demandé moi, c’est tellement bon d’être flatté, de la laisser te faire tomber dedans, c’est un bon coup ce soir, bon sang ça y est on est dedans ça brûle, ça vit, ça jouit dans tous les sens, putain qu’est-ce que je
suis fort et bon, bon dieu la petite pute est en train de m’accomplir et de m’annuler, qu’elle suce bien bordel de merde ça y est ». J’aimais comme elle était toujours humide, gorgée, débordante. Le sexe vengeur et rédempteur. Elle m’accomplissait, elle m’annulait. Peut-être je dois laisser mon amour dépuceler le monde comme elle m’a, moi, moi, plus de 30 ans, entre mille jérémiades, mille formules toute prêtes de rock-critiques ennuyeux, à côté de la plaque, mille élans pseudo-baudelairiens à la sottise consommée, oh noirceur de la vie, beauté du suicide, supériorité absolue du vinyle mono sur le compact disque stéréo, mille nunucheries de débile mental, comme font les couples à la télé, mille dénégations snobs, et je regarde pas la télé, et je lis pas les infos, et je vais pas aux salles de concerts si ce n’est pas un squatt insalubre en voie de destruction et si le chanteur n’est pas malade à vomir,  il faut qu’on ait l’impression de lui faire du mal en l’écoutant, en étant là, mille gazouillis à sa filleule, qui n’en demandait pas tant, mille fois donner trop à ceux qui ne demandent rien, avec la véhémence d’une tata désaxée, hystérique, sans jamais réaliser que cette générosité dégoulinante est une forme d’égoïsme, mille gamineries revendiquées sur l’air de « je suis pas une gamine », mille vengeances en cadeau, débordantes, outrancières, plantureuses, avec à chaque fois exiger la compréhension tout en revendiquant l’incohérence, oh merde, un vrai sac de noeuds, je dois laisser mon amour baiser et se faire baiser par le monde comme elle m’a dépucelé, moi,  32 ans, mystifié, accompli, annulé, rédimé,  cabossé, baisé, baisé, baisé.]

Extraits d’Elégies de François Doreau, chansongs à écouter sur son site.

Illustration by Robyn Cumming