Mentir-Vrai, fiction du monde, Je est un autre, autofiction, etc.

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De nombreuses autrices et auteurs évoquent la fiction comme un mensonge nécessaire… la fiction de soi, et d’un soi du monde et d’un monde en soi qu’on entrevoit comme un droit élémentaire au mensonge, mensonge devenant vertueux, créatif, explosif, hors sol.
La fiction, cette nécessité de fabulation (fabuler est d’ailleurs un drôle de verbe, quand on l’emploi au transitif, il est “Construire (une œuvre) sous forme de fable, de récit d’imagination” et quand on l’emploi à l’ intransitif, il est “Présenter comme réels des faits imaginés par l’esprit”) façonne les contours d’un monde qu’on se met à diriger, à mener, à contredire, à signifier.

La fiction, elle encore, devenant le non vrai, validant par sa fonction même l’intensité d’un parallèle à la réalité, sans cependant gommer le pertinent, le dénonçant, le stimulant. Parfois bien au contraire, la fiction révèle, augmente, réalise ce que le témoignage, le documentaire ne situe pas ou démasque moins.

La littérature en gros mot et, en son sein, la science fiction, les hyper- et para-boles (comme dans la Bible et autres textes premiers), le pamphlet, le fantastique et d’autres genres littéraires sont des exploits de la pensée, des paroxysmes de la vision du monde que l’auteur, l’autrice veut partager.


Ces formes d’exagération, d’amplification, de manipulation (jusqu’à la propagande bien entendu), de mystification fondent des strates de notre monde avec une liberté, une libération des cadres dont nous faisons proie et foi et impératif (sans ça, nous serions les robots ou des êtres monocellulaires d’un ennui séculier) et dont il nous est fait fatalité aussi (quand les fake news et des superstitions issues de la peur nous retirent notre sens critique et notre sens du commun).

Personnellement, j’ai appris à lire avec les comics américains et les romans-photos dans le café tabac journaux où j’ai grandi. C’est avec l’amplification des tempéraments, des traits de caractères des super héros et des super héroïnes que j’ai peut-être anticipé la joie d’exagérer, le bonheur de mentir sur moi, sur ce soi bien trop convenable que mes grand-parents (mes parents de substitution) désiraient fabriquer, avec leurs lois sociales très bourgeoises malgré leur origine très modeste. C’est aussi cette famille, enflée de non-dits et de mensonges, qui m’a encerclée. C’est avec leur autorisation tacite, leur modèle structurel de sous-vérité que j’ai entamé ma vie, très vite, dans un bonheur de la fable de soi.

Souvenirs revisités (plusieurs fois, je racontais un souvenir en en intensifiant l’une ou l’autre partie), vie inventée (je me suis auto-proclamée descendante d’une princesse douairière de Mandchourie quand on moquait mon profil eurasien (sachant que par la suite, j’ai découvert dans mon génome une trace signifiante d’ascendance mongole). Ma fiction, cette mise en forme d’un mensonge valeureux, une mise en scène de la pluralité du sens, une problématisation de l’identité et aussi une fuite de la réalité psychopompe.
Du mentir-vrai d’Aragon à l’autofiction de Doubrovsky, la fiction assume le mensonge et le désire même, le mensonge devient un principe esthétique positif que la vérité envie, coincée qu’elle est dans son corset.

Soyons donc fières, heureuses, chères Quenouilles* que le vice du mensonge nous soit octroyé, nous peut-être spécifiquement, nous, les porteuses de la clé de la boîte de Pandore, nous sorcières de l’ombre de la vérité, nous, conteuses crues aux cavernes vaginales dont on dit qu’elles sont les mensonges de Priape (oh la belle image), nous rêveuses hystériques récréant le monde entre les ovaires et les dents en l’air.

Je termine ces quelques élucubrations gothico-éco-féministes, entre évidence et introspection, par mentionner qqs mots d’intro de l’Espèce fabulatrice de Nancy Huston:

Ils disent, par exemple: Apollon. Ou: la Grande Tortue. Ou: Râ, le dieu Soleil. Ou: Notre Seigneur, dans Son infinie miséricorde. Ils disent toutes sortes de choses, racontent toutes sortes d’histoires, inventent toutes sortes de chimères. C’est ainsi que nous, humains, voyons le monde : en l’interprétant, c’est-à-dire en l’inventant, car nous sommes fragiles, nettement plus fragiles que les autres grands primates.

Notre imagination supplée à notre fragilité. Sans elle – sans l’imagination qui confère au réel un Sens qu’il ne possède pas en lui-même – nous aurions déjà disparu, comme ont disparu les dinosaures.

 

* http://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/

 

(illu by NM)