« L’injustice me poursuit » : au procès d’Ibrahim A., exilé accusé d’un naufrage en août 2023
Ce mardi 4 novembre s’est ouvert, au tribunal de Paris, le procès de dix personnes accusées d’avoir organisé la traversée meurtrière du 12 août 2023 dans la Manche, au cours de laquelle au moins sept exilés ont perdu la vie. Parmi les prévenus figure Ibrahim A., un jeune Soudanais, originaire du Darfour. Survivant du naufrage, il est accusé d’être un des passeurs de la traversée. Lui clame son innocence depuis deux ans.


Maïa Courtois et Maël Galisson, au tribunal de Paris
Le silence a soudainement rempli la salle d’audience. Il a été causé par une simple question de la présidente du tribunal : « Que pensez-vous de tout ça ? » Debout dans le box vitré des prévenus, Ibrahim A. cherche ses mots. Les chuchotements dans les rangs de la presse, le brouhaha des interprètes : tout se suspend. Blouson gris et bordeaux sur les épaules, mains posées sur le rebord du box, le Soudanais de 31 ans appose son front contre la vitre. Puis on l’entend pleurer. Après 4h30 d’audition, les nerfs lâchent. « J’ai le sentiment d’être victime d’une injustice », souffle-t-il. « J’ai vécu toute ma vie dans les humiliations. Au Soudan, j’ai vu la mort devant mes yeux. J’ai fui la mort et la misère ».
« Je suis venu en Europe car ici, il y a des lois. Ici, il y a de l’humanité. Mais encore une fois, l’injustice me poursuit », enchaîne tant bien que mal l’exilé entre deux sanglots. « Je voulais construire une nouvelle vie. Une vie meilleure que la précédente. J’ai le sentiment qu’on ne me considère pas comme un être humain et que je n’ai pas le droit de vivre comme les autres », s’attriste le jeune homme d’une voix douce. « Pendant ces deux années de prison, des idées sombres m’ont parfois traversé, j’en suis venu à penser que ça aurait été peut-être mieux de mourir dans ce naufrage que d’y survivre ».
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Mardi 4 novembre s’est ouvert le procès d’Ibrahim A. devant le tribunal judiciaire de Paris. Il est accusé, avec neuf autres personnes, d’avoir participé à l’organisation d’une traversée de la Manche, en direction du Royaume-Uni en août 2023. La justice lui reproche plus particulièrement d’avoir co-piloté l’embarcation et donc d’être un passeur. Ibrahim A., en détention provisoire depuis deux ans et 3 mois, dément pourtant avoir tenu la barre depuis le début de cette affaire. Il risque jusqu’à 10 ans de prison pour homicide involontaire et aide à l’entrée, à la circulation ou au séjour irrégulier, avec comme circonstance aggravante, le fait de l’avoir commis « en bande organisée ».
Six morts et deux disparus, le lourd bilan du naufrage du 12 août 2023
Dans la nuit du 11 au 12 août 2023, l’embarcation dans laquelle avaient pris place Ibrahim et plus de soixante autres personnes exilées fait naufrage au large de Calais, faisant 6 morts et deux disparus. L’un des disparus a depuis été identifié, affirme la présidente du tribunal, à partir d’un téléphone trouvé dans la poche d’un pantalon accroché à des ossements échoués aux Pays-Bas. Pourtant la famille de ce disparu, en lien avec InfoMigrants depuis Kaboul, assure n’avoir toujours aucune nouvelle des autorités françaises ni de corps rapatrié. La justice française comptabilise donc, à ce jour, 7 victimes.
« Cette nuit-là était le moment le plus difficile de ma vie », évoque Fazel, un des rescapés âgé de 19 ans, rencontré par InfoMigrants dans la foulée du naufrage. « Tout le monde est tombé dans l’eau. Certains passagers avaient des gilets, d’autres uniquement des bouées. Ils ont essayé de s’accrocher à un morceau du bateau qui n’avait pas explosé. J’ai vu plusieurs personnes mourir devant moi ».Des secouristes ramènent des migrants à terre, après qu’un bateau transportant des migrants de France a coulé dans la Manche, à Douvres, en Grande-Bretagne, le 12 août 2023. Crédit : Reuters
Quatre jours plus tard, la juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (JUNALCO) met en examen quatre personnes. D’abord, lbrahim A. et un ressortissant Sud-Soudanais, Ezekiel T.. Ils auraient piloté le bateau en échange, selon le juge d’instruction, d’un tarif privilégié sur leurs propres passages. Mais aussi deux Irakiens rémunérés pour l’organisation de la traversée.
La situation d’exil des deux premiers ne fait alors pas de différence avec les deux trafiquants aux yeux du parquet de Paris : “Il n’y a donc pas « quatre migrants » mis en examen, mais quatre passeurs, […] et dont seulement deux cherchaient également à gagner les côtes anglaises”, nous indiquait Maylis de Roeck, la vice-procureure, en août 2023. Dans les mois qui suivent l’ouverture de l’enquête, de nouvelles personnes sont mises en examen : en tout, ce sont dix personnes qui sont poursuivies dans cette affaire.
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Nombre de témoins interrogés lors de l’instruction font, eux, la différence entre pilotes et passeurs. L’un d’eux qui désigne Ibrahim A. comme ayant donné « un coup de main » à Ezekiel T. dans la conduite du bateau soutient, par exemple, devant la police : « Je vous répète que ces personnes ne sont pas des passeurs. Ils n’ont pas d’argent, et les passeurs les utilisent pour piloter le bateau”.
Fuir les massacres d’Al Geneina
Originaire de la province du Darfour ouest, Ibrahim fui le Soudan en mars 2023, quelques semaines avant que cette région, et en particulier sa capitale, Al Geneina, ne deviennent le théâtre de massacres atroces perpétrés par les Forces de soutien rapides (FSR) – les mêmes ayant perpétré fin octobre le massacre d’El Fasher. Entre avril et novembre 2023, cette milice dirigée par Mohamed Hamdan Doglo, dit Hemetti, cible en priorité la minorité Massalit dont fait partie Ibrahim. Selon un rapport d’experts de l’ONU, entre 10 000 et 15 000 personnes, en majorité Massalit, meurent dans cette opération que Human Rights Watch qualifie de nettoyage ethnique.
Fuyant vers le Tchad (où sa famille vit encore aujourd’hui dans un camp de réfugiés), Ibrahim décide de poursuivre le route jusqu’en Libye. Il y est kidnappé dès son arrivée par un groupe criminel. Le jeune homme confie à InfoMigrants avoir été « battu avec des bâtons et attaché aux barreaux de fer du hangar » dans lequel il est alors enfermé avec d’autres exilés. Les violences se répètent chaque jour “pendant une semaine », jusqu’à ce qu’il tombe et se blesse la jambe. Sans possibilité de se faire envoyer par sa famille la rançon réclamée, le jeune homme est alors envoyé aux travaux forcés dans une « ferme ». Il parvient à s’échapper une vingtaine de jours après, traverse la Méditerranée avant de rallier Calais quelques jours plus tard.
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Depuis son arrestation il y a deux ans, dans les heures qui ont suivi le naufrage, son horizon est réduit aux quatre murs de sa cellule du bois d’Arcy. Rencontré au cours d’un parloir, Ibrahim tente, entre cours de français et travail en prison, de maintenir un semblant de normalité dans son difficile quotidien carcéral. Dans un courrier transmis en septembre à InfoMigrants depuis la maison d’arrêt, le jeune homme témoigne sur cinq pages, dans une écriture en italiques soignées, d’une vie en prison « très dure ». Surtout, il ne cesse de clamer son innocence.
“Si vous ne portez pas le bateau, on vous tue ici”
Le 11 août 2023, il dit avoir approché un groupe de passeurs dans un campement pour s’enquérir du prix de la traversée. Sept cents euros, lui a-t-on répondu. Lui en avait 400. Après un premier refus, les passeurs le rappellent pour empocher son argent. Le jeune homme affirme avoir été surpris : « Je leur ai demandé : pourquoi vous me dites ça, après m’avoir refusé d’abord ? ». Les passeurs le guident alors, avec le groupe, dans un autre campement. « Ils parlaient très fort (…) Ils ont commencé à tirer des coups de feu ».
Ibrahim assure avoir eu envie de s’enfuir à ce moment-là, avec Ezekiel T. « Mais ils nous en ont empêchés ». Après quelques minutes, les passeurs armés les emmènent vers la plage et se mettent à préparer le matériel nautique. « Ils nous ont demandé de porter le bateau avec les autres. Quand on a refusé, ils ont commencé à nous taper et nous ont dit : ‘Si vous ne le portez pas, on vous tue ici' ».
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Pour ces faits, exercés sous contrainte selon le témoignage d’Ibrahim, la procureure conclut « qu’il avait activement participé à la mise à l’eau du bateau depuis la plage ». Un grief qui a dans un premier temps amené le procureur à retenir les motifs d’“association de malfaiteurs en vue de la préparation de délits”, et d’ »aide à l’entrée, à la circulation ou au séjour irrégulier d’étrangers » (AESI). À la fin de l’instruction, la charge d’”association de malfaiteurs” retenue au départ contre Ibrahim A., a finalement été abandonnée. « Il est indiqué que monsieur a accepté de se mettre au service de la filière, mais à aucun moment qu’il fait partie intégrante du trafic de passeurs », concède la procureure lors de l’audience de ce mardi.La lettre manuscrite d’Ibrahim A. écrite depuis la maison d’arrêt où il se trouve en détention provisoire depuis août 2023. Crédit : Infomigrants
Ce jour-là pourtant au début de l’audience, Ibrahim A. se retrouve dans le même box que sept hommes accusés, eux, de faire partie de ce réseau. C’est donc sous leurs yeux, parfois unanimement braqués sur lui, que le jeune homme doit raconter les pressions des passeurs dont ils ne délivrent pas les noms. « Au commissariat, j’avais très peur. Je savais que si la police me laissait sortir, je serai face au danger de leurs menaces », explique-t-il au tribunal.
À InfoMigrants, Ibrahim A. rapporte les paroles d’un passeur lui intimant de ne dénoncer personne : « Si la police vous attrape (…) n’essayez pas de leur parler de nous pour vous libérer : si vous faites ça et que vous revenez dans le campement on vous tue tous les deux”. Le 15 août 2024, lors de son audition devant un agent de l’Office de lutte contre le trafic illicite de migrants (OLTIM), le jeune homme détaille aussi avoir été menacé avec une arme. « Le pistolet était dans la sacoche, il l’a sorti et l’a pointé vers nous tout en le secouant nous disant que ce n’était pas des paroles en l’air”, avant de poursuivre : « Quand l’on m’a menacé de mort, la première chose qui m’est venu à l’esprit c’est ma famille qui est à ma charge et qui allait mourir de faim”.
La présidente du tribunal finit par s’inquiéter de ce dispositif et demande à séparer les prévenus dans deux box différents, pour éviter les incidents.
« Poursuivre les pilotes de zodiacs, c’est se tromper de cible »
À la fin de ses questions, la présidente du tribunal s’attache même à différencier Ibrahim A. du reste des prévenus présents dans la salle d’audience. « Contrairement à eux, vous étiez présents sur le bateau », reconnaît-elle. « Comme les autres passagers, vous étiez un client. Et comme les autres passagers, vous avez failli perdre la vie ».
« Il a été placé en garde à vue juste après avoir passé des heures dans l’eau en croyant mourir, il n’avait même pas de gilet de sauvetage », s’indigne l’avocat d’Ibrahim A., Raphaël Kempf.
Une fois débarqué au port par les secours, « je sentais mon corps gelé. J’avais mal au ventre tellement j’avais bu d’eau de mer, ça rendait ma respiration difficile. Je me suis allongé parce que quand je m’asseyais, j’avais de l’eau de mer qui ressortait de mes oreilles, de partout”, raconte le jeune homme au tribunal. Aucun accès à un médecin ou à un psychologue ne lui a été proposé avant sa garde-à-vue. « Quand ils ont commencé à me poser des questions, j’étais pas dans mon état normal, même mon nom j’avais du mal à le donner », expliquera-t-il un an plus tard devant l’OLTIM.
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« La justice impute une responsabilité démesurée aux pilotes de zodiacs par rapport à leur véritable implication dans les réseaux de passage » estime Lisa*, membre du collectif Captain support France, qui soutient les exilés poursuivis judiciairement pour avoir conduit une embarcation lors d’une tentative de traversée de la Manche. « Il existe effectivement parfois des dynamiques de pouvoir et d’emprise brutales exercées par certains réseaux de passeurs, ajoute la militante, mais poursuivre, interpeller et placer en détention pendant deux ans des exilés ayant piloté un zodiac, c’est se tromper de cible”. C’est aussi une violation de l’article 5 du protocole des Nations unies contre le trafic illicite de migrants, qui interdit l’utilisation de la législation anti-passeurs contre les migrants eux-mêmes.
D’Athènes à Paris, un durcissement législatif
Pourtant, la judiciarisation des exilés s’improvisant « petites mains » du passage des frontières est un phénomène grandissant en Europe. La Grèce et l’Italie ont été pionnières dans la criminalisation des exilés pilotes de zodiacs. Puis, le Royaume-Uni a emboîté le pas. L’affaire Ibrahima Bah avait eu un fort retentissement outre-Manche. Ce jeune Sénégalais a été condamné en février 2024 à neuf ans de prison pour homicides involontaires, rendu responsable d’un naufrage dans la Manche en décembre 2022 ayant entraîné la noyade d’au moins quatre personnes.
À l’image d’Ibrahim A., Ibrahima Bah s’était défendu à la barre en relatant les menaces subies par les passeurs. « Ça me fait mal de le voir considéré comme un passeur, alors que c’est quelqu’un qui a quitté une situation difficile de pauvreté pour prendre soin de sa famille, qu’il a vu la mort. Des gens mal intentionnés l’ont forcé à conduire le bateau et on le considère comme coupable”, déplore sa sœur, Hassanatou Bah, auprès d’InfoMigrants.
Mais ce durcissement se poursuit. La réforme de la « directive facilitation », toujours en négociation à Bruxelles, vise à élargir ces pratiques judiciaires à l’échelle européenne. Du côté de la France, la loi immigration de janvier 2024 a déjà durci les peines contre les personnes accusées de piloter les embarcations, portant jusqu’à 15 ans de réclusions le délit d’aide à l’entrée, à la circulation ou au séjour irréguliers de personnes étrangère si celui-ci est commis en bande organisée avec au moins une circonstance aggravante supplémentaire (par exemple l’exposition au risques de morts ou de blessures, l’atteinte à la dignité ou l’usage frauduleux de documents de circulation).
« Je ne sais pas quand je pourrai vivre en paix », confiait Ibrahim A, il y a quelques semaines, dans sa lettre écrite depuis sa cellule. Aujourd’hui au tribunal, il conclut : « Mon projet, c’était juste d’arriver à bon port, dans un pays en sécurité ». Il attend désormais son verdict : cet ample procès sur le naufrage du 12 août 2023 se terminera le 18 novembre.
*Le prénom a été modifié
