le livre qui quitte (à) peine mon chevet

Caryn Drexl HANDS« J’ai tout quitté, la ville et moi avec : mon corps était sans poids, sans douleur, je m’enfonçais dans quelque chose de doux et je me défaisais de la peur, de la colère et de la honte aussi. J’étais arrivée dans un monde où j’ai ma place réservée. Ni endormie ni réveillée, je suis une plume. Ni endormie ni réveillé, je me défais, je m’étale, une bobine qui se déroule. Pourquoi est-ce qu’après j’ai basculé ? Pourquoi est-ce qu’après je me suis mise à rêver ?

J’ai rêvé de la mer, je me souviens, de Stan qui courait vers la mer, dans la mer, sans se noyer et moi qui avais plus de mots pour lui demander de revenir… Où était Kévin, je ne sais pas, je le sentais sans le voir, on aurait dit que la mer était là que pour Stan et qu’ils se comprenaient si bien tous les deux qu’elle pouvait pas lui faire de mal. Quand on les comprend les choses sont bonnes, elles sont de notre côté, sitôt qu’on les comprend plus ; les choses nous font du mal. J’ai continué à guetter Stan, à le chercher loin sur la mer, à le vouloir absolument sans pouvoir parler, et le sommeil était plus un refuge, simplement un endroit. Un endroit où tout peut arriver, tout peut vous sauter dessus et vous descendez, vous descendez quelque part, profond, personne pour vous rattraper, juste une descente. J’y suis allée. Ecrasée. Punie. Rendue.

Quand je me suis réveillé, il faisait presque nuit dans la chambre, le ciel était plein de nuages noirs, le temps avait empiré. J’avais quatre garçons : ceux du sommeil et ceux dans la chambre, à côté de moi. Les quatre se connaissaient pas, y avait que moi pour les confondre, savoir à quel point c’est possible de naviguer d’un monde à l’autre avec la douleur qui rôde. »

 

(Pages 65-66)

 

BORD DE MER

Véronique OLMI

Actes Sud – Babel
ISBN 2-7427-4219-0
Dépôt légal Janvier 2003 – Paru en 2001
122 pages

 

 

ART by Caryn Drexl