Écriture performative – Festival Digit’ Justice Fiscale – 12 mai 2020

Merci à l’équipe du CNCD pour l’invitation et la possibilité d’écrire entre les lignes de leur campagne: le Justice Fiscale Tour, qui devait sillonner les routes de Bruxelles et de Wallonie, et qui a été adapté et digitalisé. Il devient le Festival Digit’ Justice fiscale. Du 11 au 20 mai, dans le cadre de la campagne « Les multinationales doivent payer leur juste part », ce festival en ligne propose plusieurs rendez-vous participatifs : conférences live, concert, minutes culturelles, assemblée citoyenne, etc.
Il accueille une multitude d’invité.e.s de qualité tels que Monique Pinçon-Charlot Charlot, James Galbraith, Paolo Woods. Un débat politique sur la justice fiscale comme levier pour sortir de la crise se déroulera le vendredi 15 mai avec les chef.fe·s de groupes politiques francophones à la Chambre.

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J’ai été invitée à écrire une sorte de compte-rendu sensible durant les interventions des invité.e.s et voici les deux textes issus de cette écriture performative d’urgence. J’ai eu envie d’appuyer mes deux interventions sur deux termes emblématiques des moments de « crise » : La disparition et l’apparition sortis d’une proposition d’écriture d’une amie, Aliette Griz. Ce que je vais lire s’est écrit pendant l’écoute des interventions, à partir du sentiment de ce qui disparaît, a déjà disparu, disparaitrait.

La vidéo de la conférence en entier comprenant mes deux interventions se trouve ici.

« Je te regarde

En fait je regarde chaque personne qui respire qui marche qui avance qui nait qui fabrique qui agit qui réagit qui pétrit qui s’rend malade qui tombe malade qui est prêt à tout …

Je regarde certaines personnes plus que d’autres, remarque

Toi … Là

Ben, je te regarde

Je ne te vois pas

Enfin, je ne vois qu’une partie de toi

Tu m’connais

Je m’appelle l’ombre

J’ai l’habitude de faire sombrer

Basculer, contraster, j’ai le phénomène facile

Je fais partie de tellement d’éventualités

J’ai la lueur d’espoir dans le collimateur

Je glace les croix, réchauffe les obus

Je défonce les murs qui font maison, qui font gestion, qui font confort

Mes outils favoris : la massue et le brûlis

Je n’aime pas bcp la photosynthèse et la biodiversité

Encore moins ceux qui la revendiquent

Tu veux que je t’en dise plus ?

Dans ma famille

Y a une fratrie bien puissante

L’Absence, ma sœur

Le creux, un frère

Et puis

L’urgence, ma mère

La peur, notre grande aïeule

J’ai grandi vite,

Je grandis encore, de jour en jour, depuis toujours

Je t’l’ai dit, je me relie à toutes les manifestations des gens

Dans le travail

Dans l’effort

Dans la lutte

Dans l’amour

Dans le couple

Dans la rue

Dans le rien penser

Dans le bien fondé

Dans les alliances

Dans les conflits

Dans le plaire à tes parents

Dans les droits sociaux

Dans le faire commun

Dans les dimanches

Dans les rêves

Je m’immisce

 

Regarde le maquillage des visages défaits

Les mines blafardes ? Tu les vois ?

J’y suis pour quelque chose

Tu peux me remercier puisque j’ajoute de la complexité

Je suis donc une valeur ajoutée

mais

Te sauve pas, tu peux pas

Je suis une pluie sincère

Une chanson en douce

Loin de se la couler douce…

 

Regarde dans ton wallet

Mate ton crédit

T’as une fin de toi difficile

Tu pèses lourd

Tu pèses rien

Même traitement

Soyez contents

Soyez mécontents

J’avance

 

On me traite de monstre

Mais oui

Monstrifier est une résistance

Fais de moi ton monstre et je te mangerai mieux

Sois en colère ? Et j’enfle

Tes veines palpitent de perdre ton job ta famille ta conscience

J’ouvre la bouche encore plus grande

Vacuité

Vanité

Tout ça, c’est du dessert

 

Tu t’insurges

Tu mets ta gorge dans l’avenue

Tu arbores un gilet jaune ou noir

Je déchire le tissu

Scarifie tes peaux

Je te LBD

Je te taser

Oui

J’ai adapté mes armes,

D’années en années

Faut dire qu’on m’a donné les moyens

 

Oui c’est cruel, injuste,
parallèle au bien commun

Contraire à la justice

C’est que…

Je suis très capricieuse

Je suis l’ombre

Je fais des tours de magie

J’agis dans ton dos

J’ai dormi dans les dortoirs militaires

Je roule sur des chemins de fer de cobalt congolais

Je sniffe l’uranium burundais

J’ai le béton prêt à couler dans ta tête

Bref

Tu sais que je tiens la Terre entre mes mains

Je sais que t’aimes pas ça

Que j’ai la paume sur le bouton rouge

Et que toute cette pandémie me rend fébrile

Et terriblement excitée

 

Je suis là, je te vois mais je ne te regarde pas

Je t’écris tout ça en me foutant du reste

Et puis, après, je me foutrais de toi

C’est facile d’être derrière chacun d’entre vous

Vous êtes nombreux

Je suis unique

Je vous noie comme des chatons

Je règle des ultimatums sur l’horloge du salon

Lève les yeux

Puis baisse les yeux

Puis vas-y

Ça m’est égal

Je suis résolue

Lève toi et marche, et renifle

J’ai mis mon souffle dans ton dos

Je suis là.


Pour certains mouvements révolutionnaires, radicaux de mise en œuvre d’un geste politique vital et sain, la question d’occuper l’espace ou de quitter l’espace est vitale.

Pour cette seconde intervention que je voulais coller au mot « Apparition », j’y ai ajouté la substance à mon sens politique du mot « visibilisation » et j’ai mélangé des voix qui ne sont pas les miennes.

« Tu fais quoi ?

T’as nettoyé la gazinière ?

T’as nettoyé la gazinière avec du bicarbonate ?

T’en as trouvé avec la pandémie ?

Avant pandémie, tu disais quoi ?

T’as mis un pansement sur ton œdème ?

Non, merci, J’ai pas faim

Ça passe pas

J’habite la maison d’à côté

Par ta fenêtre tu peux regarder mon jardin

L’herbe y est plus verte

Plus tendre

Tu savais que l’herbe, ça pousse par le milieu ?

T’as acheté de la farine ?

T’as changé l’eau des fleurs ?

C’est quand même un beau bouquet, dommage d’avoir pris un gnon pour le recevoir.

T’as ouvert ta bouche ?

T’as ouvert ta bouche !!?

T’as dit merci ?

Il t’a dit pardon ?

Il m’a demandé si j’avais parlé.

J’ai pas de voix, ça se voit non ?

Venez, je vais vous faire des crêpes !

Ah ben y a pas que la carrière qui est brisée.

Non, je me souviens pas en fait, ça s’est passé très rapidement.

Le petit dort dans la pièce d’à côté.

T’as mis de l’isobétadine ?

Sinon, un cataplasme d’argile verte.

T’as lu la note de bas de page ?

T’as lu le son triomphe ?

Il était beau, tout fier, tout meurtrier, super vaillant…

Bon, ça c’était lundi…

Dimanche, ben, il était penaud, faut dire qu’il sait bien utiliser la honte et la faute
en plus de ses mains quoi.

Ben, écoute, je sais plus sur quel pied danser.

La cuisine, la chambre, ce sont des couloirs, des tunnels.

T’as pas un trampoline ?

T’as pas un accélérateur de particules ?

Non, non, j’ai pas de chien, non, j’ai pas de gestes barrière non plus

non, j’ai pas de chien non, j’ai pas de chien non, j’ai pas de chien non, j’ai pas de chien

T’utilises quelle contraception ?

J’ai vu un tutoriel pour éliminer les racines grises

Mais pas pour augmenter la matière grise hahhaaa

Mais t’as pas de compresses ?

Mais t’as pas une autre vérité ?

Mais t’as pas une chambre d’hôtel pour te confiner ?

Oh tu sais, si je dois décrire la sensation,

C’est comme avaler une mie de pain de travers mais avec un colson sur la trachée

T’as pas un respirateur pour que je puisse rouvrir le thorax ?

Y a du gâteau de maïs dans le four !

J’ai une humeur d’œuf dur

T’as pas des épaules larges à me prêter ?

Ou des après skis…

T’as pas pris un peu des fesses ?

Heureusement que les vidéos conférences ne montrent que le haut, hein…

ou t’as pris des seins aussi?

T’as pas un autre contrat mi temps ?

T’as pas un travail au noir ?

T’as pas un silence en trop ?

Si, si, j’ai reçu un colis alimentaire.
Y avait des sacs plastiques et des masques en boyaux de chats.

T’as pas un désir de solitude ?

T’as pas un désir d’alliance ?

T’as pas un autre schéma ?

Tu savais que Ebola c’était d’abord le nom d’un fleuve en Guinée ?

Attends, j’ai un bon mot :

Je cherche un tutoriel sur le bain d’état de siège.

T’as pas un quotidien qui relie mes points ?

Mais oui, j’ai mis le linge dans le linge

Et oui, j’ai mis la vaisselle dans la vaisselle

Et oui, j’ai mis la poussière dans ma tête

Y a les chats qui ont vomi.

Y a le dedans qui a vomi aussi.

Dis, t’as pas une encyclopédie de la femme ?

Dis, t’as pas un manuel de l’homme ?

Dis, t’as pas une sexualité alternée ?

Non, mais j’ai pris la voiture et j’ai conduit jusqu’à la forêt.  J’étais super fatiguée.
J’ai vu des drones avec des pénis comme caméras.

T’as entendu ? Y a la rue qui t’a appelée pute.
J’te jure, presque personne et bam le mot pute.

Tu crois que Sophie Wilmes est une bonne mère ?

Tu crois qu’elle répète chaque matin au p’tit déj à ses enfants : prenez soin de vous ?

Tu dépenses combien toi dans ton panier de ménagère ?

T’as déjà entendu parler du viol conjugal ?

T’as déjà pensé à mettre ton corps dans un carré rouge ?

Attends, je vais sortir le tiramisu au spéculoos du frigo et la soupe en boîte du micro ondes.

T’as pas un bazooka ? Ou un Kayak ? Ou un radeau ?

Tu m’prêtes ton lait maternel ?

Tu m’files ton sang menstruel ? Juste une petite fiole.

Oui, j’ai pris toutes les précautions. Toutes.

Oui, j’ai pris tous les doutes. Tous.

Je sais pas coudre, et toi ?

Je sais pas moudre, et toi ?

Je sais pas pondre, et toi ?

T’as pas une bonne blague ?

T’as pas une bonne blague sexiste ?

T’as pas une bonne blague sexiste raciste ?

T’as pas une bonne blague sexiste raciste classiste ?

T’as pas une bonne blague sexiste raciste classiste validiste ?

T’as pas une cystite ?

Attends, j’fais un petit break… là. Je veux bien qu’on fasse un truc…Tu veux bien entendre chaque mot à suivre et laisser agir en toi ? Viens un peu…

Éclore
affleurer
émerger
éperonner
arborer
étreindre
confier
dévoiler
déconfiner
divulguer
fouetter
froisser
meurtrir
montrer
navrer
paraître
passer
percer
perler
piquer
pointer
pointiller
pousser
s’ébaucher
s’élever
s’éveiller
se dévoiler
se lever
se manifester
se montrer
se peindre
se profiler
sortir
sourdre
surgir
transparaître
transpercer

Désirer

Affirmer

Luire

Germer
Apparaître

Apparaître

Apparaître

Apparaître

* Jusqu’à se défoncer, démolir, exploser,
nous ne mourrons pas, notre soif grandit.

* Cette formule du nous vient de de Josée Yvon, Josée Yvonpoétesse québecquoise, issue de son recueil Fillescommandos bandées, paru en 1976″

© Milady Renoir pour le CNCD – 12 mai

 

 

 

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