
La poésie n’est qu’une longue lutte contre la mort ( qu’on tâche de connaître, avec l’idée qu’on acquerra ainsi un moyen de la dominer ). C’est en cela qu’elle se rapproche de la mystique, dont le seul but est d’acquérir étant vivant des gages tangibles d’immortalité.
La hantise de l’absolu n’est que la hantise d’un plan où le temps n’existerait pas, de sorte que la mort y serait niée. On se crée un monde poétique parce que dans ce monde tout paraît intangible et non soumis à la vicissitude des corps. A la base de toute évasion, ce n’est pas un désir de pureté qu’on trouve, mais la peur ; et même quand on croit vraiment aimer la pureté, ce n’est pas parce qu’étant intemporelle elle est plus noble, mais seulement « intemporelle » au sens strict du mot, c’est-à-dire non assujettie au temps et à la mort. Tout n’est que lâcheté religieuse ( comme dit [Carl] Einstein ).
( Il s’agit naturellement de processus qui sont très loin d’être nécessairement conscients.) Ainsi la poésie doit être conçue comme une drogue ou un vice dont le seul rôle est de faire oublier. Il y a aussi chez celui qui écrit une idée analogue à celle répandue autrefois, comme quoi si l’on était atteint de vérole on pouvait s’en guérir en la communiquant. Le désir qu’on a de propager son pessimisme n’a peut-être pas d’autre cause. Toute activité artistique quelle qu’elle soit a pour racine cette guerre contre la mort. Cela ressemble aux immenses travaux d’assèchement qu’effectuèrent les Hollandais au XVIIéme siècle pour conquérir des territoires sur la mer. Seulement, dans cette bataille que mène l’art, il n’y a jamais d’acquisition durable. Toutes les victoires sont illusoires et n’ont de force que la force même de cette illusion. Il faut sans cesse reconquérir, bâtir de nouveaux pilotis, jusqu’à ce que survienne le désastre final qui balaye tout et ne laisse surnager que quelques vagues et très maigres épaves.
C’est la même déroute qu’après l’amour, l’alcool, une ivresse quelconque et n’importe quelle velléité d’action. L’ennui et le dégoût d’une certaine forme artistique réintroduisent la mort, et c’est pourquoi il faut toujours inventer du nouveau, toujours surenchérir et ne jamais accepter de repos.
Michel Leiris
