Muse, hic.

Je m’adresse ici à cette femme uniquement parce qu’elle est absente (à qui écrirait-on sinon à une personne absente ?). De par son éloignement, elle se confond avec ma nostalgie, s’insinue entre moi et la plupart de mes pensées. Il n’est pas question, certes, qu’elle soit objet aimé, seulement substance de mélancolie, image – fortuite peut-être mais cependant appropriée – de tout ce qui me manque, c’est-à-dire de tout ce que je désire et qui me tient de ce besoin urgent de m’exprimer, de formuler en phrases plus ou moins convaincantes le toujours trop peu que je ressens et de le fixer sur un papier, pénétré que je suis de l’idée qu’une muse est nécessairement une morte, une inaccessible ou une absente, que l’édifice poétique – semblable à un canon qui n’est qu’un trou avec du bronze autour – ne saurait reposer que sur ce qu’on n’a pas, et qu’il ne peut, tout compte fait, s’agir d’écrire que pour combler un vide ou tout au moins situer, par rapport à la partie la plus lucide de nous-même, le lieu ou bée cet incommensurable abîme.

Michel Leiris, L’âge d’homme

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